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ActualitésOn a testé pour vous : la réalité virtuelle (« VR »)

13/03/17 › On a testé pour vous : la réalité virtuelle (« VR »)

Impossible de ne pas en avoir déjà ouï dire si vous suivez régulièrement les activités du PILEn (Partenariat interprofessionnel du livre et de l’édition numérique). Sans doute l’avez-vous même peut-être déjà testée lors de l’un ou l’autre de leurs événements ? La réalité virtuelle - « VR » pour parler comme les initiés - était encore en démonstration sur le stand « Futurs du Livre », dédié à la lecture numérique sous toutes ses formes et tenu avec brio par Morgane Batoz-Herges et Clotilde Cantamessa lors de la dernière édition de la Foire du livre de Bruxelles. L'ADEB -via Christelle Dyon et Alexis Rigaud- l’a testée pour vous, en chair et en os. Ou tout comme !

C’est en recevant l’obligeance hospitalière d’un verre de blanc (pas comme neige) que débute notre exploration de la soirée. Victimes de leur succès, les fameux bijoux technologiques ne sont disponibles qu’après inscription sur liste d’attente. Qu’importe - puisque le sablier ne s’écoule pas en étant compté mais bien conté - et que les occasions de se familiariser avec les nouvelles facettes de l’écriture numérique et du transmédia ne manquent guère. 

Pour aiguiser notre appétit, l’équipe du PILEn nous promène, entre autres, dans « Melvile » de Romain Renard (dont le tome 3 à paraître pourrait être agrémenté d’ailleurs d’une partie à découvrir en VR) ou dans "La neige n'a pas de sens" de Clair B & Adrien M paru aux éditions Subjectile. Et tandis qu’on fait connaissance avec « Ma mamie en poévie », le dernier chef-d’œuvre de CotCotCot disponible cette fois au format ePub3, arrive notre tour de prendre position sur le siège tant convoité. 

A peine avons-nous chaussé sur notre front ce gadget à mi-chemin entre le casque et une imposante paire de lunettes que nous atterrissons à l’intérieur de "S.E.N.S VR" (une coproduction de Red Corner et d'Arte), l'adaptation du roman graphique éponyme "Sens" de Marc-Antoine Mathieu (aux éditions Delcourt).

En guise de consignes liminaires, l’équipe de Poolpio, incarnée par Valentin Duron, nous explique comment ajuster la netteté de l’image et régler le volume. Que les technophobes se rassurent : rien de plus simple que cet appareillement… à condition que la batterie du smartphone s’enchâssant dans la monture soit convenablement rechargée.

Chacun à tour de rôle, durant dix bonnes minutes, nous déambulons à pas feutrés dans ce microcosme à l’univers épuré, nous laissant guider par l’égarement de la VR, au travers des pupilles d’un alter ego. En guise de fil d’Ariane, une portée musicale pianissimo pour nous rattacher à la sortie de ce labyrinthe allant crescendo.

On focalise sur un point, qui se rapproche. Reste à trouver la direction à suivre...  On tourne la tête à droite, à gauche. On lève le regard. On se balade. Un spectacle intriguant à contempler pour qui n’a pas le casque posé sur les yeux ! 

Le périple débute par une porte à ouvrir. Nul besoin de clé pour autant. Il suffit de focaliser sur la serrure pour que notre avatar se mette en branle, passe l’encadrement et nous fasse déboucher sur une vaste étendue vêtue d’un blanc manteau et coiffée d’un noir chapeau. Yeux baissés ou à mi-hauteur, la poudreuse tapisse tout. Celle-ci ne se sniffe pas quand bien même elle ferait renifler, est impalpable et inodore mais des prunelles se dévore. Pour la première fois, notre ombre trahit la présence dématérialisée de notre corps. Nous ne sommes donc pas pur esprit lévitant hors des lois universelles de la gravitation. Yeux levés, des flocons virevoltent en tombant en frimas depuis un ciel mélancolique. 

Que faire face à l’omniprésence de l’immensité immobile et silencieuse ? Notre route croise un poteau de signalisation en bois vermoulu, surchargé de panonceaux indiquant des directions saugrenues qui bifurquent et s’entrecroisent à n’en plus finir. A l’instar d’un occulte mage télékinésiste, nous nous concentrons mentalement sur chacune des flèches. En un clin d’œil, ces dernières se mettent alors à vibrer par la seule force de l’esprit avant de se détacher en pleuvant au sol. Lavé de la cime aux racines, voici que ce tronc tout effeuillé ne possède plus qu’une seule branche pointant la direction à suivre. Langue de bois ? Qu’à cela ne tienne : à bâbord toute !

Nous vadrouillons, au chaud, dans la froidure de ce paysage éteint. Notre ombre s’entête à nous talonner. Subitement, une empreinte au sol nous oriente vers la silhouette accidentée d’une masse informe. D’un train de sénateur, nous nous mettons sur les bons rails jusqu’à parvenir à rallier un monumental inselberg qui nous miniaturise de son aplomb. S’agit-il d’un relief escarpé, d’une épave échouée, d’un récif isolé ? Tout d’un coup, notre hôte heurte un écueil, bute sur le mécanisme embusqué d’un dispositif enseveli et s’effondre violemment au sol. Dans sa chute vertigineuse, notre vue subjective est projetée hors de son corps. Exceptionnellement, nous pouvons observer notre image dans le reflet de son propre miroir en la surplombant. Un voyage astral pour accompagner un voyage tellurique. Comme quoi, il est possible de s’envoyer en l’air tout en ayant les pieds sur terre sans perdre la face ! Mais cette expérience de mort imminente est éphémère et ne dure le temps que nous fondions sur lui (nous ?) pour l’animer derechef du souffle de la vie. Le sol gronde, tremble et se déchire. Il se dérobe à notre orée en révélant l’entrée d’une cavité qui serpente en galeries souterraines. Référence à l’allégorie de la caverne platonicienne ou à la catabase d’antiques héros épiques ? Nous ne saurons malheureusement pas la suite de nos épreuves car nous devons déjà faire nos adieux à notre double et quitter cet environnement que nous commencions tous juste à appréhender. Le tic-tac du réel n’a pas cessé de tourner quand bien même nous ne filions pas tout droit.

Les cheveux ébouriffés (par le souffle évaporé des embruns ou par les lunettes de VR ? Mystère !), nous remontons à la surface tandis que notre plongée en apnée touche à sa fin. Les oreilles se rappellent la caresse molletonneuse des coussinets, mais les yeux ont perdu leur cape d’invisibilité. 

La morale de notre escapade ?  Les histoires ne se réduisent pas au déroulement du rationnel dans le réel. Casque nous enveloppant d’un écran ou livre faisant danser les calligrammes, il s’agit seulement de chemins de traverses conduisant au port de l’imaginaire.