Association des éditeurs belges

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ActualitésTrente ans de maison !

02/11/15 › Trente ans de maison !

Il y a 30 ans, le 2 novembre 1985 plus précisément, Bernard Gérard devenait Directeur de l’Association des Editeurs belges. Cet anniversaire nous offre un prétexte rêvé pour passer en revue avec lui 30 ans d'évolution du marché du livre en Belgique. Un moment de nostalgie pour certains. Voire une page d'histoire pour les plus jeunes !

Qu’est-ce qui t'as le plus marqué au cours de ces 30 dernières années? 

Certainement la professionnalisation du secteur à laquelle l’ADEB a participé. Ainsi que l’évolution de la structure éditoriale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Quand je suis entré à l’ADEB il y a 30 ans, celle-ci comptait 120 membres. Depuis, la phase de fusion-acquisition a permis à certaines maisons d’édition ou groupes éditoriaux d’atteindre la taille critique nécessaire à leur maintien, parfois en s’adossant à des groupes étrangers. Beaucoup de maisons d’édition, à l’époque, disposaient d’un catalogue plus varié et présentaient donc une édition plus "généraliste". Le créneau jeunesse se retrouvait ainsi tant chez Duculot (Célestine) que Dessain ou Labor entre autres.

Le marché de l’édition belge a donc beaucoup évolué? 

Quand je suis entré à l’ADEB, le livre de jeunesse était la catégorie la plus importante et prévalait sur la BD. Il faut savoir aussi que les missels et les bibles étaient une grande catégorie de production en Belgique, reconnue de par le monde. Il y avait même une section livres religieux à l’ADEB! Quand je suis arrivé, plusieurs maisons d’édition produisaient aussi du beau-livre. A l’époque, un prix Plantin-Moretus était décerné par l’ADEB pour récompenser la qualité graphique des ouvrages de nos éditeurs (issus historiquement comme les éditeurs néerlandais du milieu de l’imprimerie) qui maîtrisaient totalement la chaîne de production du livre.

"Il ne faut pas oublier que jusqu’en 1996, la Foire du livre de Bruxelles appartenait à l’ADEB"


Quels grands dossiers as-tu eu à traiter en 30 ans? 

Parmi ceux qui m’ont le plus marqué, il y a la disparition de la Foire internationale du livre de Bruxelles du giron de l'ADEB. Il ne faut pas oublier que jusqu’en 1996, la Foire du livre appartenait à l’Association des Editeurs Belges même si c’était deux asbl différentes. La FIL faisait office de caisse de résonance pour tous les dossiers que gérait l’ADEB, notamment par le biais du temps de parole accordé au président de l’ADEB lors de l'inauguration. La création de Copiebel (société de répartition de droits aux éditeurs belges en langue française) en 1999 a été un second cap important. Nous avions participé (Christian De Boeck, Didier Platteau, Jean Vandeveld, Benoît Dubois et moi-même) à de multiples discussions avec le sénateur Roger Lallemand et à des négociations avec les auteurs au sein de la Scam-Sacd en vue de préparer la nouvelle loi sur le droit d’auteur. Celle-ci établissait la création d’une société de perception fédérale (Reprobel) tandis que chacune des fédérations professionnelles aurait à créer sa propre société pour percevoir les droits et les répartir auprès de leurs ayants-droits finaux. La commission juridique de l'ADEB, sous la présidence de G.F. Seingry (Delta) a dès lors planché de manière intensive sur base d’une large consultation menée auprès des éditeurs en matière d’usage sur les statuts et les barèmes de répartition de la future 'Copiebel’ deux ans avant sa création effective ; ce qui a fait de Copiebel la première société de gestion agréée par le SPF économie après Reprobel. Ceci a également débouché sur la réalisation des contrats types et du code des usages.

D'autres grands dossiers ont également émaillés ces années? 

Oui. La digitalisation systématique d'ouvrages sans autorisation par Google par exemple nous a aussi beaucoup mobilisés. Sans oublier le Prix unique du livre. L’ADEB a eu également à s’adapter à l’évolution institutionnelle. Les réformes de l’Etat influent également sur la politique du livre et nous obligent à de constantes adaptations.

Comment es-tu devenu directeur de l’ADEB? 

Après m’être frotté pendant deux ans au droit, je me suis réorienté vers mes premières aspirations soit l’Archéologie et Histoire de l’art à l'ULB dont je suis diplômé. Suite à cela, j’ai eu l’opportunité de faire un stage au Secrétariat général de la Commission européenne dans la division des problèmes du secteur culturel. Durant deux ans, j'y ai suivi divers dossiers ayant trait aux livres dont l’évolution de la Loi Lang. C’est là que j’y ai entendu parler de l’ADEB puisqu’à l’époque celle-ci représentait également les intérêts européens des éditeurs à travers le GELC (groupement des éditeurs de la Communauté européenne, ancienne appellation de la FEE). Pour rappel, l'Union européenne comptait alors dix Etats membres. Après mon engagement, j’ai donc assuré durant huit ans la direction du GELC en plus de celle de l’ADEB, jusqu’à ce que la charge de travail suite à un nouvel élargissement de l'Union européenne nécessite une structure à temps plein et donc indépendante. Ce qui ne nous a pas empêché de continuer à entretenir d'excellentes relations avec la FEE. J'étais également directeur de l'UELF (Union des éditeurs de langue française) qui regroupait la France, le Québec, la Suisse, la Belgique et l'Afrique. J'y ai eu pour président de grands éditeurs: Jean-Jacques Nathan (France), Hervé Foulon (Québec) et Vladimir Dimitrijevic (Suisse).

"L'ADEB a bénéficié d'un bureau à Moscou durant quelques années"

 

Ta fonction a-t-elle évolué au cours du temps? 

Oui et heureusement car sans évolution, une carrière ne se bâtit pas. Il y a 30 ans, l’ADEB était très centrée sur l’export: nous participions à plus de dix salons par an et j’étais parti entre 100 et 120 jours par an. Il s’agissait encore d’export "physique". Les livres envoyés par nos éditeurs à l’ADEB y étaient transférés dans des malles en métal (après vérification des pro-formats…). A noter qu’à l’époque, nous partagions encore à Francfort un stand commun avec nos collègues flamands de la VUV, Les relations chaleureuses avec nos collègues flamands et auxquelles je suis très attaché remontent à cette période, de même que la connaissance d’éditeurs flamands dont feu Godfried Lannoo qui était un homme de grande culture. Par ailleurs, pendant quelques années, l'ADEB a bénéficié d'un bureau à Moscou grâce au soutien du CGRI (devenu depuis WBI). André Samain y assurait la représentation de nos éditeurs. Ma fonction a évolué avec le temps vers la défense, la représentation et le lobbying. La création de Copiebel, du PILEn et autres organes de dialogues a considérablement renforcé l’image et la présence de l’ADEB tant dans l’Echosystème du livre qu’auprès des pouvoirs publics. Pour le "gag", lorsque je suis arrivé à l’ADEB, tout le monde se vouvoyait, se donnait du Monsieur! Il a fallu dix ans pour que l'on se tutoie au Conseil d'administration. Cela a rendu les choses bien plus conviviales!

Quelles sont tes préoccupations actuelles en tant que directeur de l’ADEB? 

Il y en a plusieurs évidemment, mais avant tout je saluerai le vent de dynamisme qui souffle actuellement et c’est très enthousiasmant! Au niveau de la structure interne, l'ADEB s'est dotée de spécialistes et sans forfanterie, je dirais que je n'ai jamais eu une aussi bonne équipe! Pour le reste, l’intégration des nouvelles technologies au métier d’éditeur génère beaucoup de questions et ce de manière quasi hebdomadaire. Nos réseaux d’informations et d’échanges fonctionnent donc à plein rendement et nous font ressentir chaque jour notre utilité. La méconnaissance des fondements du droit d’auteur et l’éducation au "tout gratuit" d’une grande partie des internautes posent de gros soucis en termes de rétribution de la création et du risque économique qu’assurent nos éditeurs. Certains publics ne font plus de différence entre un contenu validé par un professionnel, soit l’éditeur, et les contenus mis à disposition sans validation. Il y a donc un large travail d’information et de sensibilisation à mener par notre fédération dans un monde ou l’exigence au "tout gratuit" semble être devenu la norme. Une telle méconnaissance n’aide pas à réduire la fracture culturelle dans nos sociétés. De manière plus spécifique, les dossiers relatifs à l’open access, la réintroduction de manuels scolaires ou de contenus éducatifs validés ainsi que la mise sur pieds du plan lecture en collaboration avec la ministre Joëlle Milquet font partie de notre actualité. De même que les suites de l'arrêt HP de la CJUE pour nos éditeurs (lire supra, NDLR).

"Le livre évoluera sans doute vers le transmédia"

 

Et dans 30 ans, comment imagines-tu le marché du livre? Le livre papier existera toujours? 

Oui, je pense, et l'espère même! Le livre digital représente une technologie fantastique. Mais on constate au niveau du Plan lecture que certaines études démontrent qu’avant trois ans, utiliser des tablettes pour les enfants n’est pas recommandé. Je pense qu’il y aura certainement encore une très grande évolution au niveau du livre numérique, mais que le papier ne disparaîtra pas pour autant. On en viendra sans doute aussi au transmédia, qui est un enrichissement incroyable, mais qui quelque part va peut-être aller vers la dissolution du livre tel que nous le connaissons aujourd'hui. Car si demain, un livre est constitué de sons, d'images et d'applications (dont des jeux), il est clair que la conjonction de ces nouveaux médias en fera un nouveau loisir particulier.»

Combien de présidents as-tu connu en 30 ans? 

Six à l'ADEB et deux à Copiebel. Ils ont tous marqué de leur empreinte la profession.

Tu as fait de belles rencontres en 30 ans? 

Oui, certainement. Que ce soit au niveau des éditeurs ou des auteurs. J’ai eu l’occasion par exemple de dîner plusieurs fois avec des membres de l’Académie Goncourt à Nancy. Mais le monde de l’édition en général est un monde enthousiasmant. C’est un monde difficile, pour ceux qui y œuvrent et d’autant plus difficile qu’il dégage peu de marges. Mais l’éditeur a un rôle sociétal qui l’ennoblit. C’est un travail magnifique de passeur: la mise à disposition - à leurs frais- de la création originale d'un auteur. Jean Vandeveld évoquait fréquemment le couple indissociable dans la création de l'auteur-éditeur. J'en profite pour rendre hommage aux éditeurs et remercier ceux qui s'impliquent dans le partage de leurs connaissances au sein des sections de l'ADEB. Avec un clin d’œil particulier à la "pérégrine", Jeannine Burny et son enthousiasme "dévorant" comme les feux de forêt…